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Une photo qui dérange...

lundi 19 mars 2012

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Photo François Lepage / Clic image zoom

Une photo qui dérange

Créé un 1961, le concours national de la Résistance et de la Déportation est organisé chaque année dans les établissements scolaires afin de « perpétuer chez les jeunes Français la mémoire de la Résistance et de la déportation afin de leur permettre de s’en inspirer et d’en tirer des leçons civiques dans leur vie d’aujourd’hui. » (cf. site éducation nationale).

A Rennes, comme partout en France, les lycéens bretons participent à ce concours avec le soutien d’associations issues de la Résistance et de la Déportation qui aident les élèves dans leurs recherches et participent à la remise des prix.

En avril 2011, François Lepage, photographe professionnel rennais, a été sollicité par l’ANACR 35 (Association Nationale des Anciens Combattants et Ami(e)s de La Résistance d’Ille et Vilaine) pour offrir une photographie. Elle devait s’ajouter aux différentes œuvres artistiques attribuées chaque année par tirage au sort aux 15 établissements scolaires primés du département. François Lepage a choisi d’offrir une œuvre réalisée en 2008, extraite d’une exposition intitulée EXILS. Elle représente une mère de famille guinéenne portant dans ses bras son enfant, derrière les grilles du centre de rétention administrative de Rennes Saint Jacques, où elle était enfermée en attendant son expulsion. (photo en pj)

Sur le plan départemental, la remise des prix est placée sous la présidence du préfet. Elle s’est déroulée le 8 juin 2011, au centre culturel de Liffré. L’événement est ainsi relaté sur le site de la préfecture : « Cette année le Concours National de la Résistance et de la Déportation fête son cinquantième anniversaire avec le thème « la répression de la Résistance par les autorités d’occupation et le régime de Vichy » qui évoque une période très sombre dans l’histoire de notre Nation..../... Quinze artistes, peintres, sculpteur, dessinateurs, et photographe ont offert chacun une œuvre de grande qualité, inspirée par cette époque, destinée aux établissements scolaires lauréats du concours ».

En juillet 2011, François Lepage est informé par les responsables de l’ANACR 35 que son œuvre attribuée au lycée Victor Hélène Bash n’a laissé personne indifférent lors de la remise des prix. Le commandant de gendarmerie s’est par ailleurs indigné du parallèle établi entre les événements de la seconde guerre mondiale et la politique répressive envers les sans-papiers . « Les gendarmes se sentaient blessés car ils pensaient que nous les comparions à des SS dans un camp de déportation. »

En janvier 2012, François Lepage est à nouveau contacté par l’association qui souhaite rencontrer le photographe pour discuter de leur « démêlé avec la gendarmerie et avec le préfet » suscité par son œuvre...

Le 28 février 2012, les responsables de l’ANACR 35 sont reçus à la préfecture en présence du préfet, de l’inspecteur d’Académie, du colonel de gendarmerie, du directeur de la Police aux frontières et du directeur de l’Office National des Anciens Combattants, afin que la photo dérangeante soit retirée du concours, en proposant de l’échanger avec une autre photo qui ne soit pas prise au centre de rétention... Très choqués de subir de telles pressions, les responsables de l’association demandent à consulter le photographe avant de prendre leur décision.

Avec indignation, François Lepage a pris acte de cette situation, mais a refusé d’offrir une autre photo en se gardant le droit de dénoncer la censure de son œuvre. L’ANACR35 a alors réuni le comité d’organisation du concours composé de 9 associations qui se sont prononcées majoritairement pour le retrait, afin de pouvoir « continuer d’apporter aux élèves et aux professeurs des témoignages, des conférences, des expositions pour que le sacrifice de ceux qui ont donné leur vie pour que nous vivions libres ne soit pas oublié ». Lors de la prochaine remise des prix 2012 apparaîtra un rectangle vide sous-titré : « Photo de François Lepage retirée ».

“Amalgame”, le mot est lâché ! Qu’est-ce qui dérange les autorités administratives, le sujet photographique (une femme et son bébé derrière des barreaux) ou son interprétation potentielle ? « Les gendarmes se sentaient blessés car ils pensaient que nous les comparions à des SS dans un camp de déportation. » C’est sous-estimer l’intelligence des élèves, de leur capacité à interroger et à s’interroger, autant que mésestimer le corps enseignant qui les accompagne dans leur démarche de réflexion.

Alors, que veulent-ils vraiment nous cacher ? Que la France enferme des hommes, des femmes et des enfants au mépris des textes internationaux dans le seul but de satisfaire des objectifs chiffrés de reconduite à la frontière ? Que des enfants et leur famille sont arrachés de leur foyer au petit matin pour être conduits dans des centres de rétention où règnent violence et désespoir ? Que des enfants sont privés de liberté pour être expulsés vers un pays où certains n’ont jamais vécu et dont, parfois, ils ne parlent même pas la langue ?

Depuis quelques années, la banalisation de l’enfermement des enfants, à laquelle nous assistons, est juridiquement contestable mais surtout humainement inacceptable. La France vient d’être condamnée en janvier 2012 par la Cour Européenne de Droits de l’Homme pour « traitement inhumain et dégradant », mais continue à enfermer les mineurs dans ces lieux que l’on nomme pudiquement « Centre de Rétention Administrative », pour ne pas dire prison pour étrangers.

En censurant cette photo, les autorités administratives nous offrent l’occasion de dénoncer haut et fort ce qui se passe chez nous, en 2012. L’œuvre artistique de François Lepage prend ici tout son sens, tant il est vrai pour les sujets photographiés que « l’image figée les fait surgir de l’oubli pour questionner nos consciences et nos actes » et révèlent une réalité qui dérange.

François Lepage (photographe)

Carole Bohanne (RESF 35)

Nathalie M’Dela-Mounier (MRAP 35)

Légende de la photo : Une Guinéenne accompagnée de ses deux enfants âgés de onze mois et deux ans et demi est retenue au centre de Rétention Administrative (CRA) de Rennes depuis son arrestation à la préfecture de Poitiers. Ici dans la cour du CRA, elle échange à travers la double rangée de grillage avec des membres du MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples) et du Réseau Éducation Sans Frontière (RESF). Ceux-ci effectuent régulièrement ce qu’ils appellent des « parloirs sauvages ». Ils échangent mots de réconforts et informations avec les détenus. Rennes, France - 26/09/2008.

+ d’infos :

Sans Patrie

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