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« Tuez-les tous ! »

vendredi 31 juillet 2015

par Nathalie M’Dela-Mounier et Carole Bohanne

Tuez-les tous qu’on en finisse ! Des mots qui n’ont certes pas été prononcés mais qu’il nous a semblé lire et entendre tout à l’heure à propos des migrants. Une formule injonctive, définitive, lapidaire sous un habillage explicatif, excessif, festonné de chiffres implacables et pourtant erronés.

Tuez-les tous, on n’en peut plus depuis longtemps déjà ! Et ensuite, des explications qui n’en sont pas : les allocations, le travail, les logements, la santé, à croire qu’on aurait droit à tout parce qu’on est exilé ! Mais qu’est-ce qu’Ils font chez nous ? Et pourquoi ne restent-Ils pas chez eux ? C’est où chez eux ? En filigrane, le terrorisme même quand le mot n’est pas prononcé, la France renouant avec sa politique sécuritaire, car les vergers du printemps arabe ont vu leur fruits rester trop verts, grenades acides que certains ont dégoupillées. Ces exilés, déjà qu’ils étaient là sans que nous nous en rendions vraiment compte, partie structurelle de notre population, collègue ou camarade de classe, membre de notre famille même, un p ! eu nous-même si l’on y pense, - mais ne réfléchissons surtout pas… Voilà qu’ils débarquent en masse aux lisières de notre univers en crise pour nous rappeler que le monde bouge et pas forcément dans le sens qui nous convient.

Passe encore qu’ils nous volent nos vacances en Méditerranée, mourant entre deux eaux, survivants inutiles qu’on ne peut, qu’on ne veut surtout, pas accueillir. Certes, on les empêche d’arriver, mais nous aussi on nous empêche de partir ! Nous sommes amputés d’une part de notre rêve comme les vacances économiques en Tunisie ou les iles grecques all inclusive. Peu à peu, les espaces propices à cette liberté estivale chèrement gagnée nous sont interdits, on s’attaque à notre consumérisme, nous nous appauvrissons intolérablement, mais face à nous de plus pauvres se dressent et leur courage nous effraie ; et leur détermination qui contraste avec notre immobilisme nous terrifie.

Et voilà qu’ils s’attaquent à la frange nord de l’Hexagone, implantant une bidonjungle aux portes de Calais et tentant par milliers dit-on - histoire d’attiser la peur et de justifier des demandes d’indemnités -, de traverser le Channel. Gros plan sur le Tunnel pris d’assaut par deux mille fantômes parés des fantasmes d’une société qui ne sait plus accueillir ; excédés, les routiers et les vacanciers bloqués s’épanchent en rongeant leur frein. Focus sur des chiffres spectaculaires sortis d’un chapeau par le groupe Eurotunnel en colère qui réclame des millions pour compenser les pertes d’exploitations liées à l’afflux de migrants ; sur le premier ministre britannique, Cameron, si préoccupé qu’il veut renforcer la sécurité du site et envoyer l’a ! rmée ; sur le ministre de l’intérieur Cazeneuve qui parle de démanteler les filières de passeurs ; sur les Britanniques qui conspuent les Français mais prêts à s’unir avec eux pour le pire contre cette noire misère grainant la sauvagerie. Petits arrangements indécents avec le mensonge et la mort.

Ils sont décidément partout. Au sud de l’Hexagone, c’est à Vintimille qu’un nouveau camp de fortune est apparu début juin à la frontière franco-italienne. En contrebas d’une plage inhospitalière cernée par la police, les migrants squattent les rochers comme des patelles accrochées à leur rêve d’un monde meilleur. Dès qu’ils tentent de pénétrer sur le sol français, ils sont refoulés sans aucune procédure au mépris de la loi. Pour la majorité de ces exilés, la France n’est pas leur destination finale. Ils ne veulent que traverser pour se rendre à... Calais et poursuivre leur route migratoire.

Ces migrants indésirables, on les repousse en pensée, on les chasse de notre mémoire immédiate mais voici qu’ils reviennent toujours plus vivants et plus morts sur nos écrans et dans nos journaux. Depuis plusieurs mois, ils sont même visibles, trop visibles sur les trottoirs parisiens. Non, c’est décemment impossible de clamer qu’il faut tous les tuer. Alors on se satisfait du fait que nous ne les repoussions pas en mer comme les autorités australiennes, indonésiennes ou malaisiennes. Pourtant, des voix s’élèvent déjà pour proposer la même chose en Méditerranée comme celle de la ministre britannique de l’intérieur, Theresa May.

Qu’ils meurent donc ceux qui ne savent pas vivre et viennent indécemment s’abîmer à nos portes ! Et s’ils ne meurent pas assez vite et convenablement loin de nos yeux, enfermons-les, retenons-les avant de les éloigner de préférence définitivement, terrorisons-les en douceur, bombardons les barques des passeurs et tant pis pour les presque passés, laissons-les errants crever dans la transparence des déserts et se dissoudre dans nos mers devenues fosses communes, que les déboutés du droit d’asile n’aient plus droit de cité, ici, ils sont déjà morts socialement, qu’ils quittent le territoire sur lequel ils n’ont « pas vocation à rester ». Plutôt que soupeser les chiffres et comprendre les enjeux, l’Europe forteresse se réfugie derrière l’urgence humanitaire, claque ses vol ! ets sécuritaires et militaires, dégaine ses sermons pour prêcher l’illusoire arrêt de flux visibles ou invisibles, s’entraîne à renforcer les obstacles et à surtout ne pas réfléchir aux causes structurelles de ces mouvements de populations présentés comme une menace.

Ca y est, on déplore une nouvelle victime du Tunnel fantôme. Une dizaine ou plus depuis le début de l’été, percutés par un camion, noyés dans un bassin de rétention, électrocutés, ceux jamais retrouvés. Des morts anonymes quand ils sont sans papiers, des encore vivants qui lancent avant de tenter le tout pour le tout : « Ne vous inquiétez-pas, souhaitez nous bonne chance ! ». Migrants politiques, passe encore mais migrants économiques, et pourquoi, pas climatiques pendant qu’on y est ! Individus ou familles démembrées à grand coups d’OQTF ; des hommes, des femmes, ces enfants qui les accompagnent mais sont aussi de plus en plus souvent isolés et perdus, s’ils pouvaient tous rester chez eux ou périr en silence ! C’est ce que nous avons cru lire et entendre tout ! à l’heure à propos des migrants. Si nous pouvions seulement n’en rien savoir et n’en rien dire, ignorer ce qui se joue à deux pas de nos existences assoupies et qui en dit long sur qui nous sommes vraiment.

Mais forts de cet impossible déni, c’est le pari de l’intelligence et de la vie que nous devons effectuer. Nous n’avons que faire de la compassion angélique et du cynisme rassurant. Car chaque exilé humilié est l’un des nôtres, chaque mort déplorée ou tue nous concerne collectivement, chaque renoncement intime s’ajoute à ces guerres que l’on fait sans jamais les gagner. Il faut en quelque sorte moins d’arrogance et plus d’altérité, cette altérité qui offre à l’autre la possibilité d’être libre et digne en nous rendant libres et dignes, débarrassés de la peur de cette inquiétante-étrangeté vis-à-vis d’un double vécu comme menaçant à refouler et rejeter.

A nous d’entendre les murmures qui couvrent les vociférations, les outrances qui voilent le malaise et le déni, de n’accepter ni les insultes, ni les explications simplistes, ni les incitations feutrées qui précèdent un massacre n’ayant rien d’innocent ni de simplement métaphorique. A nous de refuser que d’aucuns osent dire ou même penser « Tuez-les tous ! » et d’enterrer dans le silence des vaincus une part de notre humanité.

Nathalie M’Dela-Mounier et Carole Bohanne (RESF 35 – MRAP 35)

Rennes, 31 juillet 2015

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