Rennes info
Accueil du site > Contributions > Altermondialisation. Anti-altermondialisme > Restaurer le collectif à gauche Par Dominique BOULLIER

Restaurer le collectif à gauche Par Dominique BOULLIER

mardi 28 février 2006, par rennes info (Date de rédaction antérieure : 7 septembre 2008).

Restaurer le collectif à gauche

L’énergie produite par la mobilisation du non pourrait être utilisée à reconstruire une gauche en miettes.

Par Dominique BOULLIER

Dominique Boullier est professeur à l’université de technologie de Compiègne, rédacteur en chef de le revue Cosmopolitiques.

vendredi 10 juin 2005

Si l’on peut se réjouir de l’intense débat politique qui s’est déroulé autour du référendum, il faut aussitôt dissuader ceux qui, surtout dans le camp du non, voient des lendemains qui chantent pour la gauche. Car la gauche est en miettes et elle a moins que jamais les moyens de gagner les prochaines échéances électorales et, plus grave, de gagner de vraies batailles sur le terrain des luttes diverses qui seront nécessaires. En grande partie parce que l’écologie politique et l’altermondialisme, les deux forces qui avaient renouvelé la pensée et le projet de la gauche, se sont fait dépasser et abuser par la forme du débat et par certains partis de la gauche la plus conservatrice. L’écologie politique a réussi à diffuser l’idée que le « progrès » des sciences et des techniques ne garantissait en rien un développement humain et environnemental harmonieux et qu’au contraire, les prétentions à la maîtrise de développements toujours plus productifs se retournaient contre l’humanité et contre la planète. Grâce à elle, la solidarité « organique » avec nos écosystèmes ne peut plus être ignorée. Pour sa part, l’altermondialisme a montré le premier que le capitalisme financier était à la source de la globalisation délirante que nous connaissons. Dans ce nouvel âge du capitalisme, les repères issus des capitalismes marchands et industriels sont tous à revoir. La machine à broyer les solidarités et à organiser la fluidité générale s’attaque à tout, y compris à nos vies personnelles et aux stratégies industrielles classiques.

Nous avions ainsi, avec ces deux courants, la définition des deux ennemis que toute stratégie de gauche doit affronter en même temps : le scientisme ­ qui nourrit le technocratisme et qui oriente le productivisme ­ et le capitalisme financier, que l’on peut étendre à toutes les spéculations et à la marchandisation, et qui se traduit par la flexibilité généralisée (et la précarité).

En fait, dans ce débat, l’écologie politique a montré que le « développement durable », banalisé et détourné par tout le monde, n’était pas un instrument d’orientation politique suffisant et les positions des Verts (oui comme non) sont rapidement apparues comme suivistes. L’altermondialisme, lui, s’est trouvé phagocyté par l’antimondialisme et par le nationalisme qui avaient fait leur nid en son sein. La protection des travailleurs français contre les délocalisations a permis de justifier ces argumentaires, instrumentalisés par les tenants de la gauche nationaliste la plus traditionnelle.

Dans ce débat sur le traité constitutionnel, les deux courants innovants de la gauche se sont ainsi retrouvés piégés par la forme de réponse en oui ou non sur un texte technique et mal ficelé. C’est bien la gauche la plus traditionnelle, républicaine et par ailleurs productiviste, qui a raflé la mise en emballant le tout d’antilibéralisme le plus général possible (ce qui n’a pas empêché le ralliement de certains libéraux comme Laurent Fabius). En fait, un seul point commun a uni tous les non (et même ceux de droite et d’extrême droite, ce qui est plus grave), c’est la peur créée par l’élargissement de l’Europe. Fabius et Emmanuelli eux-mêmes ont bien dit qu’ils étaient contre l’élargissement (en précisant « dans les conditions institutionnelles actuelles », mais le traité, qui modifie ces conditions, ne les a pas fait changer d’avis).

Nous avons eu en 2002 le piège de l’insécurité qui a fait jouer le réflexe anti-immigrés et a favorisé Le Pen. Nous avons en 2005 le piège de l’insécurité sociale, qui a fait jouer le réflexe protectionniste contre les pays entrants, à nouveau contre l’étranger. Le relais pris par les médias contribuera à laisser une marque profonde sur la culture politique de la gauche française. Relevant quasiment du lapsus, la tribune de Nikonoff dans le Monde, qui a fait réagir même les membres d’Attac, a permis d’abattre les cartes : selon lui, tous les pays qui votent oui sont en fait achetés par l’Europe alors que le sens véritable de l’Europe est porté seulement par la France et l’Allemagne. Ce mépris profond des attentes des autres peuples européens est révélateur du hold-up réalisé au sein d’Attac et de toute la gauche favorable au non par des positions néo-souverainistes. Le troisième ennemi contre lequel devrait se définir la gauche, à savoir le racisme et ses succédanés que sont la xénophobie, elle-même en germe dans les nationalismes (même s’ils ne doivent pas être confondus), cet ennemi a orienté de façon souterraine le débat, sous prétexte de lutte contre le dumping social.

La gauche pourrait pourtant marcher sur ses deux jambes, l’écologie politique et l’altermondialisme, pour renouveler et dépasser la gauche productiviste, nationale et républicaine, qui n’a pas su modifier ses analyses et ses formes d’action face au « nouvel esprit du capitalisme ». L’impuissance de cette gauche se retrouve dans toute l’Europe car la social-démocratie n’a plus de projet. Mais elle est aggravée en France par une situation politique et institutionnelle critique où la démocratie participative et la société civile ne parviennent pas à exister : le modèle gaulliste, qui a renforcé le caractère oligarchique de notre société (centralisme, étatisme, technocratie), est incapable d’évoluer et a créé une coupure durable avec les acteurs de la société civile, ce qui s’est traduit aussi dans cette euphorie du vote contre les élites, qui est nettement plus grave en France que dans les autres pays.

Cet affaiblissement durable de la gauche (tout aussi vrai en cas de victoire du oui) offre-t-il des perspectives, malgré tout ? La première consiste en une recomposition politique : cela supposerait de casser l’unité supposée de la gauche entre, d’une part, les tenants d’un réformisme altermondialiste et écologiste (antiscientiste et antiproductiviste), rénovant largement la conception de la République pour la subordonner à des principes démocratiques de prise de pouvoir des collectifs partout où ils se constituent (et donc antijacobine) et, d’autre part, les porteurs du modèle de la gauche républicaine productiviste nationaliste. Fabius pourrait ainsi récupérer la mise politique de cette moitié de gauche pour une désignation à la présidentielle pour appliquer comme il l’a dit, la stratégie de Mitterrand : « rassembler la gauche », ce qui signifiait engranger les voix du PC pour mieux le vider de sa substance. Fabius pompera l’énergie du non, celle du PC et celle aussi des altermondialistes. Il se fera désigner comme candidat à gauche, pour se faire élire au centre, et pour gouverner quasiment à droite. Face à cette stratégie, le camp non nationaliste est mal parti, car il devra se débarrasser, de son côté, de tous les sociaux-libéraux qui ont passé des années à gouverner la France sans rien faire contre le capitalisme financier et sans réellement prendre au sérieux les remises en cause de l’écologie politique, ce qui a largement discrédité le oui de gauche. Bref, le tableau est sombre et Napoléon Sarkozy, qui veut une France de propriétaires, a un boulevard devant lui.

Il est aussi nécessaire et sans doute plus sûr d’organiser les réseaux de lutte sur certains thèmes précis, avec des objectifs gagnables contre le productivisme et contre le capitalisme financier à la fois, où l’on peut associer aussi bien les salariés et les précaires que les consommateurs et les usagers. La clé des victoires à venir est dans cette mobilisation conjointe ciblée qui dépasse les formes traditionnelles d’action du mouvement ouvrier, trop isolé du reste de la société civile. L’énergie produite par la mobilisation pour le non pourrait être recyclée et donnerait le temps de reconstruire politiquement la gauche (ce qui n’est pas gagné) et surtout de retrouver la confiance dans la puissance de l’action collective. En effet, le non s’est aussi nourri de ce sentiment de lourdes défaites successives. Les oui et les non de gauche peuvent sans doute se retrouver dans ces batailles, si et seulement si la satisfaction de l’expression idéologique protestataire laisse place à une volonté d’action unie efficace et donc à des alliances larges.

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | | Suivre la vie du site RSS 2.0 |dri rennes info est hébergé par DRI