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Punk, bière et carnaval

vendredi 20 mars 2015

Punk, bière et carnaval ou comment le carnaval de Rennes est l’expression d’une culture underground

par Blodwenn Mauffret

Illustration 1 : Musicien groupe de percussions, crête, bière, cuir, bracelet à clous et kilt, carnaval 2015, Rennes, photo B.Mauffret

En ce mardi 17 février 2015, jour du mardi gras, de nombreux carnavaliers défilaient dans les rues de Rennes. Le programme était simple et festif. Rassemblement à 14h sur l’esplanade Charles-de-Gaulle. Une procession jusqu’à la place Hoche, place de la Mairie, puis place des Lices. A 18h un Grand Banquet citoyen Hall Martenot. De 20h30 à 1h : un bal masqué Salle de la Cité. A première vue, un carnaval comme les autres. Or, si dans de nombreux carnavals urbains, la fête y est la mise en scène que la cité se donne à elle-même, renforçant parfois les idéologies dominantes telles que les identités locales, les croyances, les mythes, le carnaval à Rennes n’est pas exactement l’affaire de la population entière, c’est-à-dire toutes couches sociales confondues, mais plutôt l’expression d’une culture underground. Bien sûr le masque à la particularité de travestir la personne qui le porte et de lui permettre de changer d’identité, de transformer un bourgeois en punk par exemple. Il serait prétentieux ici d’affirmer les réelles identités sociales des carnavaliers et l’étude ici n’est pas une approche sociologique mais bien plutôt esthétique. Et il est intéressant de mettre en évidence la particularité esthétique du carnaval de Rennes comme mise en valeur d’une culture irrévérencieuse voir punk.

Nous allons voir plusieurs esthétiques présentent dans le carnaval qui manifestent la présence d’une culture underground : les marqueurs esthétiques identitaires, les références cinématographiques et littéraires, les discours militants et bien entendu les renversements des valeurs.

1) Les marqueurs esthétiques identitaires

La crète, cheveux dressés, dread locks et crane rasé, le cuir, les bracelets et collier à clous, les maquillages et tatouages, signes ostentatoires de révoltés, symboles d’appartenance à un groupe culturel et social en marge de la société française furent très présents dans le carnaval de Rennes 2015 tout d’abord en tant que déguisement.

- Les membres organisateurs portant le fanion du collectif « Mardi Gras Jour Férié » étaient travestis en punk à crête rose, jouant sur les mots « punk » et « pink ». Sur le dos de certains étaient inscrit « Sécurity’s not dead ». Ce slogan faisait référence au premier album « Punks not dead » du groupe punk rock britannique The Exploited, sorti en 1981 et symbole d’une continuité du mouvement punk malgré la mort de Sid Vicious en 1979. En remplaçant le mot « punk » par « sécurity », les organisateurs rappellent à la ville que le carnaval ici organisé n’a pas pour but d’être violent bien qu’il exprime une révolte contre l’ordre établi.

- Un des groupes de percussionnistes, les batucada aux rythmes brésiliens que l’on retrouve très souvent lors des manifestations sociales contestataires, qui mettait en musique, en ce mardi Gras, le défilé carnavalesque, arborait aussi la coiffure hérissée. Mais cette fois-ci la référence culturelle semblait se faire sur un groupe non plus punk mais hard rock appelé Kiss, formé en 1973, très célèbre pour ces allures et maquillages excentriques noire et blancs quelque peu androgynes.

- Certains maquillage à la manière de Kiss prenait des angles aiguës et pointus rappelant certaines modes de tatouages. Un groupe de cracheurs de feu, ici utilisant du ruban rouge plutôt que le feu (« sécurity’s not dead » oblige), en costume noir et rouge, utilisait un maquillage noir au trait pointu.

- Le carnaval est le lieu de l’ambiguïté. Si certain aspect punk rock était visiblement l’esthétique du masque, certaines coiffures, piercing ou tatouages semblaient réellement appartenir à l’individu et être le signe d’une réelle appartenance à un groupe social contestataire comme par exemple le mixte entre crâne rasé et dread locks, très présent dans le carnaval de Rennes.

2) Les références littéraires et cinématographiques

Les références à un univers cinématographiques et littéraires appartenant à une culture irrévérencieuse était fortement présente au sein du carnaval.

Il a été possible d’observer inévitablement la figure du pirate, symbole de la liberté et de la révolte. Cette figure, chère aux déguisements d’enfants, était aussi ici incarnées par des adultes et notamment des femmes. Une piratesse fut même à cheval (et l’on peut s’interroger sur la question de la présence d’un vrai animal au sein d’un carnaval urbain et de sa soumission à l’être humain, mais ce n’est pas ici notre propos). Cette piratesse-amazone rappelait la difficulté à travers les âges pour la femme d’acquérir sa propre liberté ainsi que la vie mouvementée de véritables piratesses telles que Mary Read et Anne Bonny au XVIIIe siècle.

Outre l’univers historique et littéraire de la piraterie, la carnaval de Rennes faisait aussi référence à l’univers cinématographique irrévérencieux comme le film de Stanley Kubrick « Orange Mécanique », « Easy rider » de Dennis Hooper ou encore « Mad Max » de Georges Miller. En effet, il était possible de rencontrer un groupe de quatre hommes travestis comme la bande à Alex, groupe sadique et violent de « Orange Mécanique », qui se plaît à tuer, torturer et violer en chantant « I’m singing in the rain » interprété par de nombreux chanteurs américains. Postiches dans le slip, ces hommes déambulaient, bâton et canne à la main, d’un air narquois et goguenard, s’autorisant des paroles ambiguës envers les spectateurs et autres carnavaliers telles qu’un « Alors, ça va les enfants ? » dit d’un ton et d’un air on-ne-peut-plus-pervers.

La figure du biker était aussi présente. Trônant sur des bicyclettes aux allures de Chooper américian caractérisé par une fourche avant très longue, les deux bikers rappelaient les deux jeunes gens du film « Easy rider » qui quittent Los Angeles pour assister au carnaval de La Nouvelle-Orléans, entamant ainsi un long road movies à travers les États-Unis et renversant les valeurs de la société américaine de l’époque (orgie dans un cimetière, drogue LSD, etc.). Les bikers du carnaval de Rennes, quant eux, ont parcouru la ville à travers un défilé festif, narguant parfois la police municipale, elle-même à vélo. Ces bikers n’étaient pas seulement burlesques mais affirmaient aussi une nouvelle attitude de révoltés qui se veut à la fois écologique et dans la lenteur.

Autre référence de la culture du bitume, l’univers de « Mad Max » était aussi présent au travers d’un char construit à partir de matériaux de récupération : voiture rouillée, hélicoptère construit avec des carcasses de voitures, mitraillette en avant, voile brandit, drapeau pirate à l’arrière, le tout en « tenue » de camouflage, vert et rouille pour la voiture, zébré pour l’hélicoptère. Les travestis de ce char mad maxiens rappelaient le no mans’land du film : le désert d’Australie en pleine guerre pour le carburant, un monde en pleine décadence où des motards hors-la-loi s’opposent aux policiers Interceptor. Ce char mettait ainsi en évidence le paradoxe entre la consommation excessive de pétrole alors que tout rouille, devient dérisoire et qu’il ne reste peut-être plus comme seul moyen de locomotion la voile, le vent, l’énergie renouvelable.

3) Le militantisme

Un autre char du carnaval dénotait par rapport aux chars carnavalesques habituels, s’il existe une norme carnavalesque en France. Le char « l’élabondance » construit par le collectif artistique rennais L’Elaboratoire représentait une corne d’abondance menée par un personnage gargantuesque. Mardi gras, symbole de l’abondance et de l’âge d’or, est dans la religion chrétienne une fête qui fait signe de l’entrée en carême. Il s’agissait de faire bombance avant les quarante jour de jeûne du mercredi des Cendres à Pâques. Mardi gras est le jour où l’on mange gras et en particulier de la viande, de la chair. C’est aussi le jour où l’on boit à outrance, où l’on fait signe de notre matérialité et de notre bas-corporel par le pet, le rot et le sexe. Mais cette corne d’abondance a été détournée par l’Elaboratoire. Réactualisée, elle le signe d’une sur-consommation abusive. La corne ne regorge plus de fruit, source inépuisable de bienfaits, mais de détritus, d’objets de consomation en tout genre. Le personnage gargantuesque n’est plus le Gargantua du carnaval de Bailleul, richement vêtu, où les bonhommes carnaval de Nice, rondouillard et jovial, mais à Rennes il devient un obèse difforme et flasque. Sur cette flagrante contestation de l’idéologie de consommation actuelle, les carnavaliers du chars renchérissaient en dénonçant les méfaits du capitalisme par une clameur faite par haut-parleurs et rappelant les manifestations politiques et sociales contestataires.

Le militantisme du carnaval était aussi clairement présent par l’histoire même de ce carnaval qui a vu sa renaissance jaillir il y a plus d’une dizaine d’années par l’impulsion d’artistes rennais et qui est actuellement le résultat d’un collectif d’associations appelé Mardi Gras Jour Férié. Ce collectif souhaite remettre la France, non plus au travail, comme l’exprimait Nicolas Sarkozy lors de sa campagne électorale, mais au carnaval. Ainsi, ce collectif milite pour un mardi Gras qui ne soit plus un jour œuvré mais férié. Bien plus qu’une attaque au travail du dimanche, bien plus qu’un « Droit à la paresse », cette revendication témoigne d’un réel intérêt pour le carnaval comme expression du peuple par le peuple où l’individu peut enfin manifester sa folle créativité.

4) Le grotesque

Le mardi Gras tombait cette année pendant les vacances scolaire et de nombreux carnavaliers ont peu ainsi répondre à l’appel du collectif. Les travestis étaient de toutes sortes. Les déguisements de toutes les couleurs. Les chars et les sculptures de toutes ambitions. On pouvait rencontrer pendant ce carnaval un loup et son petit chaperon rouge, un alligator et un chevalier costumés avec des ballons de baudruche, un monsieur banane, un monsieur patate dandy, un schtroumpf noir buvant une bière bleue, des hommes en femmes, des femmes en hommes, des enfants et des adultes en super héros, Lapin Crétin, Dark Vador, Peter Pan, Spiderman, Batman, Princes et princesses, des hommes et femmes en peaux de bêtes tels des Inuits, une chinoise, des danseuses de flamenco, une danseuse du ventre, le Chapelier Toqué à la Tim Burton, Cyrano de Bergerac, une bergère, une coccinelle, des barbies tchador en rouge et dentelles, une tête de bœuf, un double face, un clown dépressif, des morts vivants sortis tout droit d’Halloween, un Zèbre, des hommes fourmis, une abeille, Pacman essayant d’attraper sa méduse bleue, un sapin pourri, un skieur, un Baron Samedi (seigneur des défunts dans la religion vaudou), de drôles de mousquetaires, des costumes en tout genre, de simples perruques, loups, maquillages, lunettes, parapluies décorés, chapeaux bariolés, vêtements d’un autre temps. Ces carnavaliers à pied entouraient quelques chars. Outre le char type Mad Max et l’Elabondance, on pouvait admiré une bécassine, un requin mangeant un loup, une fourmi noire. Déambulait dans la rue, tenue par de nombreux carnavaliers, un dragon rouge et blanc qui semblait voler au-dessus de la foule.

Tous ces masques et déguisement exprimaient la créativité du peuple, le rassemblement festif tant espéré par le collectif Mardi Gras Jour Férié. La foule riait, dansait, buvait, se lançait joyeusement des confettis.

Blodwenn Mauffret

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