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Ouest-France : « Informer est une faute grave »

lundi 3 octobre 2005

Informer est une faute grave

Par ONM - 3/10/2005

Le grand patron d’Ouest France invoque la lèse majesté pour licencier un pigiste d’Infomer, une filiale du groupe.

« Justice et liberté » , est la devise d’Ouest France, publiée tous les jours en exergue à la une du quotidien honoré du plus fort tirage de presse quotidienne française. A 76 ans, François Régis Hutin, le P.-D.G. d¹Ouest France, vient de prouver qu’il a un sens très crispé de la tolérance envers toute critique qui s’intéresse à sa personne, ses écrits, son journal ou son groupe. Un pigiste régulier du Marin vient de faire les frais de cette intolérance, licencié pour faute grave sans autre forme de procès. Les faits reprochés à ce journaliste (1) s’apparentent à un crime de lèse majesté envers le clan Hutin. Le P.-D.G. d’Ouest France s¹est dit indisposé par des articles irrévérencieux publiés depuis dix ans par un journal trimestriel associatif et satirique nantais, La Lettre à Lulu (2). En tant qu’actionnaire d’Infomer, filiale d¹Ouest France, « lassé par le dénigrement systématique, depuis des années », il vient d’exiger et d’obtenir sans sourciller l’éviction d¹un journaliste associé à ce journal satirique et pigiste régulier, salarié depuis 17 ans du Marin, l’hebdomadaire édité par Infomer, né en 1946 dans le giron de Ouest France avant d’être transformé en filiale.

« Justice et liberté » ? Contre le fauteur de troubles, le groupe Ouest France n’hésite pas à lancer des procédures disciplinaires bafouant le droit social et la justice. Quitte à nier tant la liberté d¹expression que la liberté de la presse qu’il défend régulièrement dans ses colonnes. Un comble pour un grand patron de presse drapé dans les valeurs bien pensantes.

L’affaire s’est passée au plus calme de l’été 2005, au sein d’Infomer, le groupe de publications maritimes. Annoncé par lettre recommandée fin juillet, au moment où l’effectif du journal est au plus bas, la procédure de licenciement pour faute grave est expéditive. Le 10 août, le journaliste pigiste est éjecté, sans préavis ni indemnité de licenciement, malgré 17 ans de service pour cet hebdomadaire spécialisé dans l¹actualité des ports de pêche et de commerce, les chantiers navals et l’aquaculture.

Le clan Hutin exaspéré

Curieusement, ce licenciement est présenté en interne comme une cause perdue. Au tout début de la procédure, le patron d’Infomer concède à un délégué syndical que l¹entreprise va perdre les procès que le salarié ne manquera pas d¹intenter pour se défendre. Peu importe, dit le dirigeant de la filiale, on est près à payer pour être débarrassé de ce mauvais sujet... Cet aveu surprend les salariés du groupe, où l’habitude est plutôt à la hantise des procès perdus. Pour justifier le licenciement, l’employeur n’a même pas cherché d¹arguments plausibles, préférant afficher ce cynisme patronal pour régler sans attendre l’« exaspération » du clan Hutin envers les publications d’un trimestriel satirique nantais, La Lettre à Lulu, dont le journaliste sanctionné est devenu récemment directeur de publication. Il ne s’agit pourtant que d’articles, certes au ton ironique, mais traitant des éditoriaux de M. Hutin, des articles signés par sa fille, Jeanne-Emmanuelle Hutin, ou du traitement de faveur dont a pu bénéficier son épouse, Jeanne-Françoise Hutin, candidate CDS en campagne électorale pour les Européennes. Les pratiques internes d’Ouest France, révélées par des organisations syndicales, trouvent aussi un écho dans La Lettre à Lulu. Rien qui ne soit illégal, pas même contesté par des droits de réponse ou des assignations en diffamation.

L’obligation d’osmose

L’argument développé pour se débarrasser de ce pigiste est d¹ordre moral : selon les patrons de ce journal, le journaliste aurait du démissionner, puisqu’il n’était pas en accord avec l’esprit du groupe. Certains journalistes d’Ouest France embrayent dans le même registre, faisant leur ce discours de leurs dirigeants, évoquant, un peu gênés quand même, leur réprobation du journalise sanctionné plus que de la sanction. Ils utilisent les métaphores de « cracher dans la soupe » ou de « mordre la main qui nourrit », parlant même de « schizophrénie » à travailler pour un employeur que l’on est amené à critiquer par ailleurs. Si on devait retenir ce type d’objection, les syndicalistes d’Ouest France devraient rendre leur tablier, et plus largement, les Français en désaccord avec les politiques du gouvernement n’auraient qu’à quitter la France pour être en cohérence avec leurs états d¹âme ! Un des dirigeants d’Infomer, qui fut pourtant syndicaliste il y a quelques années, écrit même aux salariés qui se seraient selon lui fourvoyés à défendre un aussi mauvais sujet : « Toute personne ne se sentant pas en osmose avec les principes que nous défendons dans ce groupe est libre de « briser ses chaînes ». La règle qui prévaut à Ouest France, comme à Infomer, est celle d’un respect sans faille à la personne, fut-il président directeur général ». Hormis la métaphore des chaînes, habituellement associée à l’esclavage ou à l’exploitation des travailleurs au XIXe siècle, cette prétendue règle d¹osmose pourrait être revendiquée par les adeptes de certaines sectes, avec tout l’aplomb d¹une loi supérieure, quasi divine. Tous ces clichés veulent intérioriser la notion de soumission morale à de prétendues valeurs communes, mal définies,nimbées d¹un flou moraliste, censées s’imposer comme par évidence. Cette supposée obligation d’osmose est par ailleurs assez étonnante pour des journalistes qui revendiquent l’indépendance d’esprit et le sens critique comme des vertus cardinales.

Le droit social bafoué

Pour d’autres salariés d’Ouest France, la mesure de rétorsion est en revanche tout simplement scandaleuse, infondée et signe d’un climat répressif inaccoutumé dans un groupe jusqu’ici peu coutumiers des conflits aussi exacerbés par la direction. Diffusé au sein du groupe, des tracts de la CGT, de la CFDT et du SNJ ont dénoncé cette sanction et demandé la réintégration du salarié. Une grève des pigistes du Marin, appuyée par un débrayage d’une demi-journée des permanents, a eu lieu le 15 septembre. Qualifiée pour « faute grave » , la procédure de licenciement manque singulièrement de motifs recevables : aucun fait identifié n’est reproché précisément, aucun article particulier, daté, n¹étaye les reproches. Or légalement, la prescription est de deux mois pour qu’une faute grave puisse être retenue et entérinée. Aucun reproche professionnel dans le cadre d’Infomer n’est mis en avant contre le journaliste sanctionné. A supposer qu’il puisse être établi, le dénigrement invoqué du clan Hutin n¹est aucunement lié à la relation de travail.

Un recours aux prud’hommes est en cours pour demander sa réintégration.

Lors d’une audience de conciliation le 27 septembre, l’employeur a proposé trois ans de salaire pour que le journaliste étouffe la procédure aux prud’hommes. Mais en gardant, s’il avait accepté cette aumône, l’accusation de faute grave. Comme si on bastonnait un manant en lui glissant la pièce dans le creux de la main pour qu’il ne porte pas plainte en sortant de l’hôpital. L’audience de jugement est fixée au 22 février 2006 à Nantes. En parallèle, la commission arbitrale des journalistes, seule habilitée à restituer les indemnités légales de licenciement, au cas où les prud’hommes n’ordonneraient pas la réintégration, a été saisie à titre conservatoire.

Pendant ce temps-là, la devise « Justice et liberté » est imprimée tous les jours à la une d¹Ouest France.

ONM

(1) Ce journaliste, Nicolas de La Casinière, est par ailleurs membre de l’Observatoire nantais des Médias.

(2) Il est possible de juger sur pièce sur le site de La Lettre à Lulu où sont versées toutes les archives de la cinquantaine de numéros parus depuis 1995. Un moteur de recherche interne permet de cibler les articles évoquant des écrits concernant la famille Hutin.

source : site à visiter : observatoire-nantais-medias

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