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Le droit n’est pas le devoir

jeudi 17 janvier 2013

par Jean-Claude Maleval / Jeudi 17 janvier 2013

Les psychanalystes qui s’opposent au mariage pour tous le font pour l’essentiel en se référant à des structures anthropologiques et à un ordre symbolique auquel il serait porté atteinte. La construction du sujet en pâtirait. Le paralogisme tient dans l’identification de l’ordre symbolique au contenu de celui-ci et non à la loi du langage. Une des découvertes majeures de Freud est d’établir qu’un refoulement originaire est antérieur à la répression culturelle. C’est un des enseignements les plus originaux de la psychanalyse : un devoir moral s’impose au parlêtre avant tout apprentissage de celui-ci. « Le droit n’est pas le devoir », soulignait Lacan, modifier le droit ne porte pas atteinte à la loi de castration. Dès les années 1920, Malinowski constatait que le complexe d’Œdipe n’est pas universel. Il n’est qu’une des mises en image possibles de la castration.

Le langage de s’incorporer introduit et la jouissance et ce qui y fait halte. Kant avec Sade. Tous deux mettent en évidence un impératif moral inconscient. Une exigence pulsionnelle s’y corrèle au bridage de celle-ci. La culpabilité apparaît d’emblée inhérente au parlêtre. “Le pas naïf de la dialectique du rapport du péché à la loi, affirme Lacan, nous a été articulé dans la parole de saint Paul, à savoir que c’est la loi qui fait le péché. D’où il résulte, selon la phrase du vieux Karamazov […] – S’il n’y a pas de Dieu, alors tout est permis. C’est une des choses les plus étranges qui soient, et il a fallu l’analyse pour nous l’apporter, qu’il n’y a aucun besoin d’une référence quelconque, ni à Dieu, ni à sa loi, pour que l’homme baigne littéralement dans la culpabilité. L’expérience nous le montre. Il semble même que l’on puisse formuler l’expression contraire, à savoir que si Dieu est mort, plus rien n’est permis”. Si Dieu est mort, si la fonction paternelle ne vient pas tempérer la jouissance, alors se lève la figure du Père réel, qui exige de tels sacrifices que tout devient interdit (cf la clinique des passages à l’acte psychotiques centrés sur la production sans raison d’un objet sacrificiel). Le désir n’advient que si la castration s’avère capable de brider les pulsions – et du même coup d’atténuer le sentiment de culpabilité. Identifier la loi de castration à la fonction paternelle décolle cette dernière de toute incarnation : chacun sait que l’interdit peut même fonctionner en l’absence du père.

La parlêtre se structure avec l’appareil de la jouissance constitué par le langage, son incorporation introduit une loi de castration qui est d’avant le droit et d’avant la conscience. Son assomption introduit à l’ordre symbolique. Or les variations culturelles de celui-ci sont sans limite. En particulier les modèles d’organisation de la famille et de l’interdit sont d’une grande disparité dans le temps et dans l’espace. Même la prohibition de l’inceste, située par Lévi-Strauss au passage de la nature à la culture, même cet interdit, qui pourrait paraître le plus fondamental, connaît des exceptions, et pâtit de la variabilité des définitions de son objet. En regard la prétention à une universalité symbolique du modèle chrétien du mariage est dérisoire. La polygamie possède un ancrage historique et culturel autrement plus ancien.

La psychanalyse révèle l’inhérence d’une loi de castration à la construction du sujet, mais elle s’abstient de prendre parti sur ses incarnations culturelles dans le Droit. La psychanalyse n’est pas une science de la transmission parentale. Les sujets coupés de celle-ci par un abandon précoce ne manquent pas nécessairement de ressources pour se construire : ils composent avec les matériaux dont ils disposent, beaucoup s’inventent même une histoire. La rupture avec les parents ne pose pas un obstacle radical à l’inscription dans un discours ; elle ne condamne ni à la folie, ni à l’inhumanité. Quant à une supposée atteinte de la « parentalité » par la construction du sujet dans une famille homoparentale, elle n’est pas décelée dans les nombreuses études de psychologie du développement qui ont été consacrées à cette question. Elles s’accordent à ne pas constater de différence entre les enfants de familles homoparentales et ceux de familles hétérosexuelles en terme de développement, de capacités cognitives, d’identité et d’orientation sexuelle. Une approche psychanalytique aurait induit à le supposer quand elle ne méconnaît pas que la loi de l’homme est la loi du langage avant d’être celle du Droit.

La psychanalyse ne prône aucun idéal. Freud mettait en garde contre le modelage du patient à l’image de l’analyste. Lacan voulait instituer « une pratique sans valeur ». L’éthique analytique ne préjuge pas des choix des sujets. Elle incite chacun à composer avec la singularité irréductible de sa jouissance. Elle ne saurait justifier la revendication du mariage pour tous ; mais rien ne l’autorise à s’y opposer.

Jean-Claude Maleval, professeur de psychopathologie à l’Université de Rennes 2

Pour signer l’appel contre l’instrumentalisation de la psychanalyse.

http://www.lacanquotidien.fr/blog/d...

Source : http://laregledujeu.org/2013/01/17/...

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