Intervention de Pierre Bourdieu au colloque "L’Autre Davos", Zürich, 26 janvier 2001


Société vendredi 2 février 2007 par rennes info


Pierre Bourdieu - Davos - 26 janv. 2001
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Intervention de Pierre Bourdieu au colloque "L’Autre Davos", Zürich, 26 janvier 2001

Je veux d’abord remercier les organisateurs de cette manifestation de m’avoir donné l’occasion de me ranger parmi les trouble-fête dont vous êtes et qui vont essayer de troubler la grande fête médiatico-politique, le grand show des "maîtres du monde" qui sous la protection, évidemment. de la police et entourés de leur cour de journalistes qui vont nous dire comment ils voient le monde.

Un monde qu’ils voient comme emporté par un processus fatal de mondialisation.

Ce monde est en est en réalité, dans ce qu’il y a de pire, le produit d’une politique systématique, organisée et orchestrée, qui a commencé à la fin des années 70 aux Etats-Unis, très exactement en 79 par des mesures visant à élever les taux d’intérêt aux Etats-Unis. Et elle s’est prolongée par toute une série de mesures visant à déréglementer les marchés financiers, dont les plus grands dans les grands pays industrialisés.

Cette politique, pour dire vite, avait pour fin de restaurer les taux d’intérêt, de relancer la hausse des taux d’intérêt et des taux de profit sur le capital et de restaurer la position des propriétaires, des owners, par rapport aux gestionnaires, par rapport aux managers. Ces derniers avaient pris, dans la phase que l’on pourrait appeler keynésienne, une place trop grande à l’intérieur des rapports de domination.

Cette série de mesures a abouti, s’est traduite par une sorte d’autonomisation du champ financier, l’univers de la finance s’est mis à fonctionner selon sa logique propre, celle du pur profit et indépendamment en quelque sorte de l’évolution. de l’industrie. Et si bien, que la finance intervient relativement peu dans le fonctionnement du champ industriel.
On sait, par exemple, que la contribution du marché boursier à l’investissement est extrêmement faible.
Donc, pour produire ce champ financier indépendant, tournant en quelque sorte à vide, vers la seule fin reconnue qui est l’augmentation permanente du profit, pour produire donc ce marché-là, cet univers-là, il a fallu toute une série d’inventions d’institutions financières destinées à favoriser les libres mouvements financiers.
Et ce sont sur les libres mouvements ­ et sur les institutions qui les favorisent ­ qu’il s’agit de reprendre le contrôle. Mais peut-être qu’il ne suffit pas pour cela de penser à une mesure simple de réglementation comme semblent le souhaiter ceux qui préconisent l’instauration d’une taxe Tobin, à laquelle bien évidemment je suis favorable.

Toutefois, je pense que ce genre de mesures ne suffit pas et la question que je voudrais poser aujourd’hui : c’est la question des moyens d’instaurer de véritables contrôles permanents de ces processus. Je voudrais dire auparavant que cette politique de globalisation, qui n’a rien de fatale, que cette politique de globalisation s’accompagne d’une politique de dépolitisation. Et je crois que l’idée de fatalité à laquelle je fais allusion et qui est normalement associée à l’idée de globalisation, cette fatalité est le produit d’une action permanente de propagande. Il n’y a pas d’autre mot pour cela.

A cette action concoure tout un ensemble d’agents sociaux, depuis les think tanks qui produisent des représentations officielles du monde jusqu’aux journalistes qui les reproduisent et les font circuler. Donc, ce qu’il faut, c’est essayer de se demander, c’est essayer de concevoir une action politique capable de lutter contre la dépolitisation et en même temps contre la politique de globalisation qui s’arme de cette politique de dépolitisation pour s’imposer.

Alors, ce que j’ai à l’esprit, c’est que c’est au niveau des instances centrales que pourraient s’exercer des contrôles réels, c’est-à-dire que c’est au niveau des banques centrales pourraient s’instaurer des contrôles réels des mécanismes monétaires et des grandes concentrations de capitaux comme les fonds de pension.

Mais comment reprendre le contrôle sur ces processus économiques, évidemment il me semble par l’intermédiaire des banques centrales, et en particulier puisque nous sommes en Europe, à travers la Banque centrale européenne. Mais pour parvenir à reprendre le contrôle de ces instances financières, il faudrait d’abord reprendre le contrôle des instances politiques.
Et cela, seul un mouvement social d’envergure pourrait le faire. Au fond, pour dire les choses en une phrase : il faudrait faire entrer le mouvement social parmi le système des instances de contrôle des forces économiques. Il faudrait mettre en place des structures internationales enracinées dans un véritable mouvement populaire, instances ­ donc structures internationales ­ capables de faire pression sur les organismes financiers. J’ai parlé de mouvement populaire. Il est vrai que nous sommes dans une période où les dominés, les classes populaires sont démoralisés, démobilisés et très fortement encadrés. Ils sont soumis à cette politique de dépolitisation dont je parlais tout à l’heure.
Mais aussi pour les plus démunis, ceux que les discours officiels appellent les exclus, on a mis en place dans tous les pays développés. des politiques très subtiles d’encadrement social qui n’ont plus rien de l’encadrement brutal et un peu simpliste, un peu policier de la période antérieure. Ce procédé, on pourrait le mettre sous le signe du projet : " tout se passe comme si tout un certain nombre d’instances, de travailleurs sociaux, et d’autres avaient pour but d’enseigner aux plus démunis ­ en particulier ceux qui ont été exclus du système scolaire et qui sont rejetés hors du marché du travail, leur enseigner quelque chose comme une parodie de l’esprit capitaliste, de l’esprit d’entreprise capitaliste. On a organisé une sorte d’aide à la selfhelp qui est si conforme à l’idéal politique anglo-saxon.

Pour exercer ce contrôle efficacement, on ne peut pas se contenter de règlements. On ne peut pas se contenter d’interventions du style ONG exercées par des cadres qui vont en délégation voir les ministres des Finances, qui font des écrits polis et des interventions polies dans les instances dites démocratiques. Il faut une nouvelle forme d’action transnationale, dont le prototype est aujourd’hui représenté par ce qui s’est passé à Seattle. Mais pourquoi me semble-t-il, est-il important de situer cette action à l’échelle européenne, dans un premier temps ? C’est parce qu’ il me semble que c’est là que l’on trouve un ensemble d’associations, de mouvements, très diversifiés, mais qui en dépit de leur disparate - qui est sans doute parfaitement illustrée dans cette salle - en dépit donc de leur disparate, de leurs discordances, parfois de leurs conflits, de leurs divergences, ces mouvements ont beaucoup en commun.
Ils ont une vision, pourrait-on dire libertaire du monde social, ils ont en commun aussi un refus des formes autoritaires de gestion de la politique. Ils ont aussi en commun une volonté de chercher une nouvelle façon de faire de la politique ; ils ont aussi en commun un très profond internationalisme ; dont le tiers-mondisme n’est qu’une application particulière.

Tous ces mouvements, syndicalistes, associatifs, malgré leurs différences ont en commun beaucoup de vues, de représentations, de philosophies ; et c’est cette diversité qu’il faut surmonter pour rassembler, mobiliser un vaste mouvement capable de faire pression en permanence sur les instances gouvernementales nationales et internationales. Evidemment, ce mouvement, ces mouvements divers, pour parvenir à une sorte d’unification provisoire, doivent surmonter les tentations hégémoniques que beaucoup de mouvements sociaux ont héritées de l’époque passée.

Je pense que ce que j’appelle un peu méchamment les demi-soldes du stalinisme sont encore parfois présents dans les mouvements sociaux et sont tentés de restaurer d’une façon ou d’une autre des formes de centralisme dit démocratique, c’est-à -dire d’autoritarisme organisationnel associé à un " théoricisme " dans l’ordre intellectuel. Je pense qu’il faut absolument exorciser ces tentations autoritaires pour inventer des formes collectives d’organisation permettant d’agréger, de cumuler les forces politiques sans les annuler dans des querelles et des divisions intestines.

C’est ce rassemblement, me semble-t-il, dans un vaste mouvement social unitaire européen ­ regroupant à la fois des syndicats, des associations, des chercheurs, des praticiens du travail ­ qui pourrait être la force sociale qui, en se dotant d’organisations souples, aussi peu centralistes que possible, pourrait cumuler les traditions critiques européennes en liaison avec les forces progressistes du monde entier. Il pourrait donc résister aux forces économiques dominantes et proposer une nouvelle utopie progressiste.

Autrement dit, il faut, simultanément remettre en marche le contrôle des forces économiques à une échelle où elles donnent prise. C’ est pourquoi j’ai pensé aux instances européennes et à la BCE (Banque centrale européenne), donc reprendre le contrôle, tout en remettant en marche l’utopie. Parler de l’Europe et de mouvement social européen ne doit pas conduire à craindre une forme quelconque d’européocentrisme, Il va de soi que le mouvement progressiste européen a dans ses tiroirs, dans ses réserves, toute une tradition anti-impérialiste, une tradition de solidarité internationaliste, qui, si elle réactivée, met à l’abri des tentations de néo-impérialisme.
Et je pense qu’il va de soi que ce mouvement social européen, tel que je le conçois, devrait se constituer comme c’est déjà le cas en liaison avec les pays du tiers monde, d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie ; de façon à rassembler toutes les forces nécessaires pour empêcher ceux qui donnent aujourd’hui leur fête à Davos de danser tranquillement entre eux et de faire tranquillement leur fête, afin qu’ils soient soumis en permanence à cette sorte d’épée de Damoclès que serait un mouvement social prêt à surgir en tout lieu et pas seulement de loin en loin dans des happenings héroïques.
Autrement dit, une force qui serait là en permanence comme sont là les forces déjà organisées. Dernière idée, il va de soi que, quand je parle de mouvement social européen, je pense à une mobilisation des gens déjà mobilisés et des organismes de mobilisation. Parce que je crois que le mythe de la démocratie mondiale, de la citoyenneté mondiale, s’il est séduisant est une franche utopie. Et on ne peut pas faire l’économie, si rétif que l’on soit - et dieu sait que je le suis beaucoup - à l’égard de toute forme de délégation syndicale ou politique, on ne peut pas faire l’économie des organisations, des organisateurs et des semi-professionnels militants des organisations.

C’est en appelant les organisateurs de la résistance à se fédérer, à se confédérer, à s’unir dans une grande confédération européenne des syndicats, des associations et des militants que l’ on peut ­ me semble-t-il ­ contribuer à créer cette force politique et syndicale qui soit à l’échelle des forces économiques et politiques qui se sont rassemblées à Davos.

http://www.urfig.org/francais.htm



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