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François Mitterrand. La grande désillusion

samedi 7 janvier 2006

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La grande désillusion

Denis Sieffert

Dix ans après la mort de l’ancien Président socialiste, la question laisse toujours perplexe : que reste-t-il du bilan politique de François Mitterrand ? On s’épargnera ici des réponses du genre : « Il a inscrit la gauche dans la durée » ; ou encore : « Il a fait triompher l’alternance » (laissons cela aux coteries qui trouvent avantage dans les rentes de situation) voir ici . Si l’on évite donc les pirouettes et les faux-semblants, la réponse devient prévisible. Il n’en existe qu’une seule pour l’histoire : il a aboli la peine de mort. Et reviennent en mémoire ces mots prononcés avec ferveur par le candidat, un soir de mars 1981 à la télévision : « Dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort, et je n’ai pas besoin de lire les sondages qui disent le contraire. » Nous était apparu ce jour-là un homme d’État humaniste, volontaire, sachant, le cas échéant, braver les opinions publiques. Et après, quoi ? Rien. Un désert. La mémoire cruelle ne se souvient que d’un pouvoir inerte et poussiéreux, tout préoccupé de sa propre durée. Les mots qui surnagent sont « écoutes téléphoniques », « Elf », « Rainbow Warrior », « Urba », « Carrefour du développement », « Rwanda ». Des affaires, encore des affaires. Des mensonges d’État, des turpitudes, des embrouilles, des manigances. Voilà ce qui reste de Mitterrand « homme de gauche » ­ puisque telle est notre hypothèse. En plus d’être cruelle, la mémoire serait-elle injuste ? Avons-nous tellement tort d’avoir oublié que, durant les trois premières années de son premier mandat, Mitterrand créa l’impôt sur les grandes fortunes, régularisa la situation de quelque trois cent mille immigrés clandestins, abaissa le temps de travail à 39 heures, adopta la cinquième semaine de congés payés, augmenta le Smic et les allocations familiales, et fit voter, au début du second septennat, le revenu minimum d’insertion ?

À y regarder de plus près, notre oubli n’est guère étonnant. Car il ne s’agit là que de mesures de conjonctures, certes prometteuses, mais rapidement ensevelies par le blocage des salaires, la désindustrialisation, et un chômage massif (la France frôlait les trois millions de chômeurs à la veille de l’ultime défaite électorale de la Mitterrandie, en mars 1993). Domine ensuite cette impression que rien n’était trop libéral, trop mercantile, trop inscrit dans une modernité ivre de fric et saturée de communication. À part cela, quoi ? La libéralisation des ondes ? La création d’une Haute Autorité de l’audiovisuel ? Mais, en s’émancipant de la pesante tutelle étatique, l’audiovisuel se donnait en même temps au pire système marchand. Les lois de décentralisation ? Mais en rapprochant le pouvoir des citoyens, elles ont fait le lit du privé, la fortune de potentats locaux, et entamé le service public. De quelque côté que l’on se tourne, tout, au mieux, fut éphémère ou ambigu. D’autant que le bilan mitterrandien souffre de la comparaison avec la radicalité du discours des années 1970, lorsque le premier secrétaire s’exclamait : « La révolution est d’abord une rupture, [...] celui qui ne consent pas à la rupture avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, ne peut pas être adhérent du parti socialiste. » Il souffre même de la comparaison avec les premiers mois de pouvoir. Quand Jean-Pierre Cot, ministre de la Coopération, ou Régis Debray inspiraient le discours tiersmondiste de Cancún, quand le nouveau président exaltait ceux qui « prennent les armes pour défendre les libertés ». Bref, trop de promesses, suivies de trop de capitulations.

Et que l’on ne vienne pas nous parler de l’Europe. Celle de Mitterrand apparaît par trop comme une idéologie de substitution, vide de tout contenu social. C’est à cette Europe en trompe-l’oeil qu’une majorité de Français et d’électeurs de gauche a dit « non », au mois de mai dernier. Au total, le bilan n’est pas seulement maigrelet ; il met en évidence un véritable désastre culturel. On ne peut évidemment reprocher à Mitterrand de ne pas avoir résisté à la déferlante libérale des années Thatcher et Reagan, de ne pas avoir empêché l’effondrement de toutes les valeurs sociales au profit de la finance et de la rente. On peut lui reprocher en revanche d’avoir accompagné ce mouvement avec une sorte de jubilation idéologique, d’avoir perdu tout repère politique, de n’avoir pas su appeler « recul » ce qui était un recul et « défaite » ce qui était une défaite. On touche ici au vice principal de ce socialisme mitterrandien : son empirisme. Ou, si l’on préfère, cette absence de conviction qui n’a cessé de le livrer aux événements. S’il ne fallait chercher qu’une seule preuve à cette propension caméléonesque à endosser, sans jamais se l’avouer, les habits de l’adversaire, ce serait évidemment dans la question institutionnelle. En épousant avec ostentation les institutions gaulliennes dont il avait été le pourfendeur, Mitterrand a manqué une occasion de laisser dans notre mémoire collective une autre trace positive, avec l’abolition de la peine de mort. Toutes ces questions, on l’aura compris, constituent autant de sujets de méditation sur l’actualité. Pour être fidèles à l’héritage, les socialistes d’aujourd’hui peuvent être tentés de rester dans l’indéfinition de leur propre identité politique. Il leur faut au contraire créer l’espoir sans semer les illusions.

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