Accueil du site > Société > Famille et parenté : De la règle aux stratégies. Entretien avec Pierre (...)

Famille et parenté : De la règle aux stratégies. Entretien avec Pierre Bourdieu.

lundi 25 juillet 2005

Citation : Introduction de l’article

« Pierre Lamaison - Je souhaiterais que nous parlions de l’intérêt que vous avez manifesté dans votre œuvre pour les questions de parenté et de transmission, depuis le « Béarn » et les « Trois études d’ethnologie kabyle » jusqu’à L’homo academicus. Vous avez été le premier à aborder dans une perspective proprement ethnologique la question du choix du conjoint au sein d’une population française (cf. « Célibat et condition paysanne », Etudes rurales, 1962 et « Les stratégies matrimoniales dans le système des stratégies de reproduction », Annales, 1972) et à souligner la corrélation entre le mode de transmission des biens, inégalitaire en l’occurrence, et la logique des alliances. Chaque transaction matrimoniale doit, disiez-vous, être comprise comme « l’aboutissement d’une stratégie » et peut être définie « comme un moment dans une série d’échanges matériels et symboliques (...) dépendant pour une bonne part de la position que cet échange occupe dans l’histoire matrimoniale de la famille ».

Pierre Bourdieu - Mes recherches sur le mariage en Béarn ont été pour moi le point de passage, et d’articulation, entre l’ethnologie et la sociologie. J’avais d’emblée pensé ce travail sur mon propre pays d’origine comme une sorte d’expérimentation épistémologique : analyser en ethnologue dans un univers familier (à la distance sociale près) les pratiques matrimoniales que j’avais étudiées dans un univers social beaucoup plus éloigné, la société kabyle, c’était me donner une chance d’objectiver l’acte d’objectivation et le sujet objectivant ; d’objectiver l’ethnologue non seulement en tant qu’individu socialement situé mais aussi en tant que savant qui fait profession d’analyser le monde social, de le penser, et qui doit pour cela se retirer du jeu, soit qu’il observe un monde étranger, où ses intérêts ne sont pas investis, soit qu’il observe son propre monde, mais en s’arrachant au jeu, autant que faire se peut. Bref, je voulais moins observer l’observateur dans sa particularité, ce qui n’a pas grand intérêt en soi, qu’observer les effets que produit sur l’observation, sur la description de la chose observée, la situation d’observateur, découvrir tous les présupposés inhérents à la posture théorique comme vision externe, éloignée, distante, ou, tout simplement, non pratique, non engagée, non investie. Et il m’est apparu que c’est toute une philosophie sociale, foncièrement fausse, qui découlait du fait que l’ethnologue n’a « rien à faire » de ceux qu’il étudie, de leurs pratiques, de leurs représentations, sinon de les étudier : il y a un abîme entre chercher à comprendre ce que sont les relations matrimoniales entre deux familles pour marier au mieux son fils ou sa fille, en y investissant le même intérêt que les gens de nos milieux investissent dans le choix du meilleur établissement scolaire pour leur fils ou leur fille, et chercher à comprendre ces relations pour construire un modèle théorique. La même chose est vraie s’agissant de comprendre un rituel.

Ainsi, l’analyse théorique de la vision théorique comme vision externe et surtout sans enjeu pratique a sans doute été le principe de la rupture avec ce que d’autres appelleraient le « paradigme » structuraliste : c’est la conscience aiguë, que je n’ai pas acquise seulement par la réflexion théorique, du décalage entre les fins théoriques de la compréhension théorique et les fins pratiques, directement intéressées, de la compréhension pratique qui m’a conduit à parler de stratégies matrimoniales ou d’usages sociaux de la parenté plutôt que de règles de parenté. Ce changement de vocabulaire manifeste un changement de point de vue : il s’agit d’éviter de donner pour le principe de la pratique des agents la théorie que l’on doit construire pour en rendre raison.Pierre Bourdieu, « De la règle aux stratégies », »

la suite sur terrain

Terrain, Numéro 4 - Famille et parenté (mars 1985) , [En ligne], mis en ligne le 17 juillet 2005.

Proposer un complément d'infos

SPIP | Par défaut, SPIP notre CMS est respectueux de la vie privée de ses visiteurs et ne pose pas de cookies de traçages ou publicitaires. Suivre la vie du site RSS 2.0