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“De toute façon, s’agissant de l’hébergement d’urgence, nous avons un système qui fonctionne bien.” !

mercredi 30 janvier 2013

par Armelle Bounya

Monsieur le préfet

Dans un article de Ouest-France du 6 janvier 2013, monsieur Fleutiaux, secrétaire général de la préfecture d’Ille-et- Vilaine, déclarait : “De toute façon, s’agissant de l’hébergement d’urgence, nous avons un système qui fonctionne bien.

Je voudrais vous raconter l’histoire d’une famille que je connais bien. Je les ai rencontrés le 26 décembre dans les locaux de la Croix-Rouge. J’accompagnais une personne qui effectuait une démarche de routine, et je remarque une famille avec un gros sac, l’air transi et épuisé. Deux enfants, dix et six ans. Je m’approche, je cherche à entrer en contact avec eux. Pas facile, ils ne parlent pas français, et ils sont sur la défensive. Les bénévoles de la Croix-Rouge leur offrent un café, un gâteau, un jouet aux enfants, et cherchent à comprendre leur demande. Ils racontent, dans un anglais approximatif : ils sont arrivés la veille à Rennes, ils ont dormi à la gare, et au matin, un habitant les a mis dans un bus direction la Croix-Rouge. Hélas pour eux, ce n’est pas la bonne procédure, il faut aller d’abord à la PADA. Impossible de leur expliquer le chemin avec le peu de mots que nous avons en commun, je les accompagne. En ce lendemain de fête, la PADA est fermée. J’appelle le 115, fais le premier signalement. Mais pas de solution pour le soir.

Face à leur épuisement et à la présence d’enfants, on appelle des amis à droite et à gauche, et on trouve une famille qui les accueille pour une nuit. Pas de problème, demain on les accompagnera à la PADA et on rappellera le 115. Et on espère que tout va rentrer dans l’ordre. Quelle naïveté !

Aujourd’hui mardi 22 janvier, ils sont en France depuis presque un mois, et le 115 vient de leur dire : aucune place pour vous ce soir. Comme hier soir. Monsieur le préfet, ils ont appelé tous les jours le 115, souvent plusieurs fois quand on leur dit : rappelez à 17 h, puis à 19 h, puis enfin vers 20 h « désolé pas de place ». Ils ont obtenu une réponse positive UNE fois, pour sept nuits à l’hôtel, du 14 au 21 janvier. 7 nuits d’hôtel en 28 jours de présence ! Il faisait froid cette semaine-là, et le niveau 2 du plan hivernal a été déclenché. Aujourd’hui il fait certes moins froid, mais Météo France annonce 0° cette nuit à Rennes. Et il pleut depuis ce matin. Ils vont passer toute la journée dans la rue. Et cette nuit ? Le plan grand froid a été levé, on peut donc en toute bonne conscience les laisser dormir dehors ?

Cette famille a rendez-vous à la préfecture pour retirer son dossier d’asile le 4 février. Elle enverra son dossier à l’OFPRA trois semaines plus tard, recevra l’enregistrement de son dossier une semaine après, commencera à toucher l’ATA au bout d’environ un mois encore. Et quand obtiendra-t-elle la place de CADA à laquelle son statut de demandeuse d’asile lui donne droit ? Combien de temps va-t-elle devoir vivre cette vie épuisante, déstucturante, déshumanisante au 115 ? Combien de temps ces enfants vont-ils suivre une scolarité en pointillé, au hasard des hébergements dans différents centres du département, au mépris du travail de leurs enseignants ?

La semaine dernière, une famille de la même nationalité est venue me voir pour m’annoncer qu’elle vient d’obtenir le statut de réfugié. Ils parlent parfaitement le français, cherchent activement du travail. Nul doute que bientôt ils seront Français. Travailleront, paieront des impôts. Cette famille a passé ses premiers mois en France dans un grenier du terrible squat de la rue Postel. Je pense que vous n’avez pas oublié ce mois de novembre glacial, où il faisait 0° la nuit dans certaines pièces où vivaient des enfants dont plusieurs n’avaient pas deux ans. Cette famille sera française. Mais oubliera-t-elle cette période de sa vie ?

Non, monsieur le préfet, le système d’hébergement d’urgence ne fonctionne pas bien. Nous, nous n’avons pas les chiffres des appels décrochés, ni le nombre d’appels restés sans solution. Vous, vous les connaissez sûrement. Mais nous, nous avons l’expérience concrète des matinées où notre appel n’aboutit qu’au quinzième appel, et où on nous dit que c’est trop tard, le dispositif est complet. Nous avons l’expérience des gens paniqués qui nous appellent à 19 h en disant : « le 115 nous avait dit de rappeler à 17 heures, mais quand on a réussi à les avoir il n’y avait plus de place. Il fait 2°, où va-t-on passer la nuit ? » Nous avons l’expérience des gens qui nous disent : « je ne supporte plus d’appeler le 115, il n’y a jamais de place pour moi » ou : « on n’en peut plus, cette semaine on est en foyer, il faut sortir à 9 heures et rentrer à 18 h 30, on passe toute la journée dans la rue avec nos enfants » ou « j’ai obtenu une place à Fougères pour une semaine mais j’ai rendez-vous à la préfecture, ou à l’hôpital, et je n’ai pas d’argent pour payer le car » ou « j’ai obtenu une place à Fougères pour une semaine mais mes enfants ne pourront pas aller à l’école » . Non, monsieur le préfet, le système d’hébergement d’urgence ne fonctionne pas bien. Ces mois d’errance et d’abandon sont-ils devenus le passage obligé pour tous ceux qui seront la France de demain ?

Armelle Bounya, Châteaugiron

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