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« Boulots de merde ! Du cireur au trader » un livre de Julien Brygo et Olivier Cyran

mardi 4 octobre 2016

Interview

« Boulots de merde ! du cireur au trader - Enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers » vient de paraître aux Éditions La Découverte. Comme l’indique le titre, les deux auteurs-journalistes, Olivier Cyran et Julien Brygo, sont allés enquêter sur le monde du travail en 2016. L’éventail est large, « Du cireur de chaussures au gestionnaire de patrimoine, du distributeur de prospectus au « personal shopper » qui accompagne des clientes dans leurs emplettes de luxe, de l’infirmière asphyxiée par le « Lean management » au journaliste boursier qui récite les cours du CAC 40 ». Lundimatin leur a posé quelques questions afin de comprendre leur démarche.

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Lundimatin : Bonjour, vous venez de publier « Boulots de merde ! Du cireur au trader – Enquête sur l’utilité et la nuisance sociale des métiers » aux éditions la Découverte. Le livre se présente comme une enquête où vous allez à la rencontre de « boulots de merde » très variés. D’un chapitre à l’autre, on passe du livreur de prospectus publicitaires à l’infirmière d’un CHU, des vigiles d’une entreprise de sécurité qui pourchassent les migrants à Calais au conseiller de gestion en patrimoine, en passant par la responsable santé dans une usine classée Seveso et beaucoup d’autres. Selon quels critères avez-vous sélectionné vos interlocuteurs et surtout leur « boulot » ? Julien Brygo et Olivier Cyran : Notre intérêt pour la violence sociale qui se déchaîne dans le monde du travail ne date pas d’hier. C’est un terrain qu’on arpente depuis de longues années, à la fois de l’extérieur, en tant que journalistes, et de l’intérieur, en tant que précaires ou chômeurs directement touchés par la question. Il y a des enquêtes dans ce livre que nous avons entamées très longtemps avant que l’idée d’en faire un recueil nous effleure l’esprit. Les distributeurs de prospectus, par exemple, sur lesquels nous avons commencé à bosser en 2010 dans le cadre d’une « pige » pour France Inter. Ou les chasseurs de migrants du port de Dunkerque, dont le point de départ remonte à 2008, quand on faisait des enquêtes pour le défunt journal Le Plan B. Il y a d’autres sujets en revanche que nous avons choisi de traiter exprès pour ce livre, comme les effets dévastateurs du Lean Management à l’hôpital public, ou les « personal shoppers » des centres commerciaux de luxe. Le plus difficile, en fait, ce n’était pas de trouver des sujets ou des interlocuteurs, mais d’en laisser tomber la plupart. Notre thématique était si vaste que nous avons dû faire une croix sur nombre de boulots de merde triple M qui auraient pu ou dû trouver leur place dans le bouquin. C’était ça, le crève-cœur. Nombre de reportages et d’entretiens que nous avons réalisés pour le livre sont restés sur le carreau, faute de temps et de moyens pour les mener jusqu’au bout – on s’en excuse auprès de tous les gens qu’on a embêtés pour rien… Écrire un livre, c’est une économie de bouts de chandelles. Il ne s’agit pas seulement de proposer un texte dont on espère qu’il tienne la route, mais aussi, et surtout, de gagner sa croûte avec. Compte tenu du montant de l’à-valoir versé à des auteurs de notre acabit, tu ne peux pas te hisser tout à fait au niveau de tes ambitions. Du coup on a dû limiter la voilure et se contenter d’un échantillonnage forcément lacunaire. Lm : L’un des points forts de l’enquête, c’est que vous parvenez dans de nombreux cas à relier la condition quotidienne des « boulots de merde » à des lois ou mesures gouvernementales précises. Pouvez-vous, par exemple, nous expliquer le lien qu’il y a entre le rapport Combrexelle et la distribution de prospectus jetables ? J.B.& O.C. : Jean-Denis Combrexelle est un cas intéressant. Voilà un type qui a été directeur général du travail pendant huit ans, de 2006 à 2014, qui durant toutes ces années-là avait donc pour fonction de veiller à l’application du code du travail et qui, et à la grande satisfaction de ses ministres de tutelle successifs, a fait l’exact contraire de ce pour quoi il était payé. Dans le livre, on raconte comment il a servi les intérêts du patronat du prospectus en validant l’arnaque de la préquantification du temps de travail, un régime dérogatoire qui permet aux industriels du secteur de payer leur main d’œuvre à un tarif largement inférieur au smic. C’est du pillage pur et simple, puisque les forçats qui te bourrent ta boîte aux lettres de publicités merdiques sont rémunérés non pas pour la durée effective de leur tâche, mais en fonction d’une durée fictive imposée préalablement par le patron. Résultat, des milliers de salariés parmi les plus vulnérables se font caviarder en moyenne un tiers de leur maigre salaire. C’est ce régime, pourtant invalidé par le Conseil d’État, que Combrexelle a remis en selle en signant deux décrets cousus sur mesure pour Adrexo et Mediapost, les deux géants du secteur. On ne dévoilera pas ici toutes les perfidies de la chose, ni tous les charmes du personnage. Précisons juste que nous avons rencontré Combrexelle et que notre entretien a été, disons, édifiant. Le bonhomme ne correspond pas tout à fait à l’image que l’on peut se faire d’un porte-flingue fanatique du patronat : c’est un rond-de-cuir terne et sans aspérités, une sorte de viscère froid à cravate comme la haute fonction publique en a plein dans ses placards. Une endive, certes, mais une endive tueuse. À sa manière, il incarne parfaitement la communauté d’intérêts qui soude la sommet de l’État et les milieux d’affaires. Ce n’est donc pas une surprise si on le retrouve ensuite à la tête de la commission nommée par le gouvernement Valls pour rédiger le rapport qui servira d’anti-sèche à la loi Travail : Combrexelle n’a fait qu’étendre au Medef tout entier l’aimable coup de main donné d’abord aux rois du prospectus. Pour nous, c’était important de le mettre un peu en vedette, histoire de se rappeler que les mécanismes qui enfoncent les travailleurs dans la fosse des boulots de merde n’appartiennent pas seulement à un « système » désincarné, mais qu’ils sont actionnés par des types en chair et en os, aussi médiocres soient-ils.

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